Syndrome du sauveur blanc, naufrage de la gauche et malaise raciste
La bande dessinée du député François Ruffin révèlent le malaise d'une gauche qui peine à assumer ses contradictions sur le racisme. On vous annonce une grande nouvelle en fin d'article ! 👀
✍️ Badra Kebaili, journaliste à Komune
Une femme noire colérique, aux traits exagérés, qui refuse de payer une amende face à un groupe de policiers. Un homme maghrébin virulent qui finit par adopter une posture de soumission face à l’homme blanc qui intime à tout le monde de « respecter la police ».
Cette scène est issue de la bande dessinée Picardie Splendor, co-écrite par le député de la Somme François Ruffin, parue le 7 mai 2026 aux éditions Les Arènes BD.
La bande dessinée Picardie Splendor, co-écrit par François Ruffin, aux éditions Les Arènes BD ©Médiapart
PICARDIE SPLENDOR, SPLENDEUR POUR QUI
Un peu plus d’une dizaine de jours après sa sortie, l’ouvrage fait réagir partout. Le candidat à l’élection présidentielle est accusé d’user du registre colonial dans sa BD qu’il décrit comme illustrant « la France qu’on veut [et] celle qu’on ne veut pas ».
Les aventures de celui qui se décrit comme un « député reporter » prennent des allures de mémoire de sauveur blanc, dans l’objectif de séduire les “fâchés pas fachos”.
Dans une interview accordée à l’émission Ma France sur ICI Radio, le 16 mai 2026, François Ruffin explique que la politique peut être quelque chose de « sale, d’ennuyeux, de laid », dans lequel il a besoin de « mettre un peu d’art, de beauté et d’humanité ». Celui qui martèle que le rôle du politique est de « recoudre les fractures identitaires et sociales » a exacerbé les tensions.
François Ruffin, député de la Somme, président du parti Debout ! ©Radio France -Manuelle Calmat
Au nom de cette « France fracturée » qu’il veut réparer, racisme et antiracisme sont mis sur le même plan. Une situation qui agace Nadège Abomangoli, députée de La France insoumise et première vice-présidente de l’Assemblée nationale, interrogée par Médiapart elle raconte que : « Les rapports de domination raciste sont complètement invisibilisés, on dirait qu’il n’y a que des gens qui n’arrivent pas à se comprendre !»
LE HEROS BLANC ET SES FIGURANTS
Le terme white saviorism — le « sauvetage blanc » — est utilisé et popularisé par l’auteur nigérian-américain Teju Cole dans son article « The White-Savior Industrial Complex », paru en 2012 dans The Atlantic.
Article The White Savior Industrial Complex de Teju Cole, publié dans The Atlantic, 21 mars 2012
Cole y écrit que “l’Afrique sert de toile de fond aux fantasmes de conquête et d’héroïsme et qu’elle offre un espace où les égos blancs peuvent se projeter”. Cette quête de bienfaisance et d’exotisme reproduit des stéréotypes racistes et essentialisants, hérités de la colonisation.
Le white saviorism renvoie à une vision du monde selon laquelle, les opprimés auraient fondamentalement besoin d’un médiateur blanc pour exister.
LES ANGLES MORTS DE LA POSITION DU DEPUTE REPORTER
En 2016, après l’asphyxie d’Adama Traoré, François Ruffin s’était abstenu de soutenir ses proches, assurant ne pas être « convaincu » par la version de la famille de la victime. Un an plus tard, il demandait au comité de soutien de lui « filer les preuves » de la mort du jeune homme entre les mains des gendarmes.
Deux ans plus tard, en novembre 2019, il refuse de participer à la marche contre l’islamophobie expliquant qu’il “a foot”.
2026 marque l’année de prises de paroles enclines aux idées de droite et d’extrême droite : le 4 mai, il reprend les éléments de langage de l’extrême droite en témoignant de sa « défense de la nation et des frontières » dans l’édition du journal Marianne, drapé d’un étendard tricolore.
François Ruffin, à la une de Marianne ©Marianne
LE POMPIER PYROMANE
La particularité de la BD de François Ruffin est qu’elle surfe sur un imaginaire de droite qui nie la violence de la domination sur le territoire français.
Ainsi, dans la scène du train, le personnage de François Ruffin paie l’amende d’une femme qui n’avait peut-être rien fait de mal — l’histoire ne le dit pas — et repousse celui qui s’était légitimement opposé à cette police raciste.
L’auteur explique à Médiapart refuser le qualificatif de « sauveur », précisant que ces planches sont représentatives d’une France qui se déchire : « Servir de pont [...] pour que les choses s’améliorent, cela n’a rien d’un sauveur ; c’est plutôt d’un pompier qui tente d’éteindre un incendie et qui voit la violence et la souffrance que ça produit. »
Le politicien n’en est pas à sa première polémique autour du racisme, comme le souligne Nadège Abomangoli : « Je veux bien qu’on fasse mine de le découvrir, mais il y a un continuum de Ruffin sur le racisme. »
Cette tension de plus en plus marquée vers la question des frontières, renvoie à sa stratégie politique de reconquérir les anciens électeurs de gauche passés au RN. Elle s’inscrit dans le cadre d’une fenêtre d’Overton, une métaphore renvoyant à l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique d’une société, en fonction de sa place dans cette «fenêtre ».
Pourtant, la présence de la gauche sur le terrain des idées de l’extrême droite n’est pas nouvelle, la gauche française entretient une ambivalence presque traditionnelle sur le sujet de l’immigration.
HOSTILE À QUI
Le 28 avril 2026, sur France 2, le député s’est déclaré « hostile à l’immigration pour le travail ».En 2023 déjà il affirmait dans Libération qu’il n’y a « pas de démocratie, pas de République sans frontières ».
Pour lui, la France ne devait pas faire appel à des médecins étrangers :« Je veux de l’accueil plein et entier pour les personnes qui se trouvent sur le territoire français. Mais non à une immigration excessive. »
En s’opposant à une immigration organisée par le patronat, François Ruffin s’inscrit dans une position de gauche héritée du maxisme. Cependant, il place les travailleurs immigrés comme un problème plutôt que d’incriminer les patrons qui les exploitent.
Ses propos ont suscité de multiples réactions au sein de divers partis d’une gauche française déjà éparpillée. Le 1er mai, la dirigeante des Écologistes Marine Tondelier, engagée dans “une primaire interne à gauche” avec François Ruffin, s’est dite en colère contre le président de « Debout ! » pour avoir convoqué le sujet de l’immigration en s’y déclarant « hostile ».
Du côté de La France insoumise, les critiques ont été vives, d’autant plus que le parti de Jean-Luc Mélenchon reproche régulièrement à son ancien allié de ne pas être suffisamment engagé sur la thématique de l’antiracisme.
LE TRAIN REPART
Questionné au sujet de sa BD, François Ruffin affirme : « Je vois le wagon se déchirer pour un billet à 1,20 euro. C’est comme une allégorie de ce que je ne veux pas pour mon pays.” Il ajoute qu’il intervient en sa figure de député . Selon lui, “Ça ne renoue pas le dialogue, mais ça permet déjà que le train reparte. ».
La bande dessinée Picardie Splendor, co-écrit par François Ruffin, aux éditions Les Arènes BD ©Médiapart
Sa posture de sauveur marqué par des biais coloniaux devrait, selon lui, être célébré.
Le 13 juin 2026, de 14h à minuit, Komune Média, Histoires Crépues et La Fabrique des Soignants vous invitent à “Nous en France”, un festival entièrement dédié aux traces que l’héritage colonial laisse sur les corps.
Au programme : exposition, débat mouvant, lectures, DJ set, concert et bien d’autres encore !
🎟️ La billetterie est ouverte en ligne ou alors par ici !









