De la “Honte noire” au fémonationalisme
Comment les discours de l’extrême droite sur la protection des femmes réactivent-ils des imaginaires coloniaux hérités de la campagne raciste allemande de la « Honte noire » ?
✍️ Sandra Inack, journaliste à Komune
Faire des étrangers et des immigrés les principaux responsables des violences faites aux femmes est un marqueur récurrent de la mouvance d’extrême droite. Du RN au collectif féministe identitaire Némésis, tous s’entendent à désigner les étrangers et immigrés notamment les hommes musulmans comme responsables privilégiés des violences sexuelles.
L’extrême droite française se présente désormais comme le porte-étendard des droits des femmes, au prisme d’un discours nationaliste et xénophobe visant à préserver une supposée identité européenne blanche. Lors de la campagne des élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024, Jordan Bardella publiait d’ailleurs une vidéo sur le réseau social X dans laquelle il déclarait : « Nous mènerons une lutte implacable contre l’insécurité qui fait régresser la liberté de chaque femme de France de se déplacer dans les rues et dans l’espace public. Nous reprendrons le contrôle de notre politique migratoire ». Propos confirmant l’instrumentalisation des luttes féministes par l’extrême droite, un phénomène appelé fémonationalisme.
Vidéo de Jordan Bardella ⬇️
Le fémonationalisme est un concept théorisé par la chercheuse états-unienne marxiste Sara R. Farris, dans son ouvrage Au nom des femmes “Fémonationalisme”, les instrumentalisations racistes du féminisme, paru en 2017 aux États-Unis. Le fémonationalisme désigne l’instrumentalisation d’un discours féministe à des fins électorales racistes, islamophobes et xénophobes. Contraction des mots “nationalisme féministe” et “fémocratique”. Le fémonationalisme s’incarne en France, par exemple, dans les politiques visant le port du voile, présenté à la fois comme une menace pour l’identité nationale et comme un symbole de la domination des hommes musulmans sur les femmes. Il se manifeste aussi dans certains discours et politiques de lutte contre les violences faites aux femmes, où les hommes étrangers sont souvent dépeints comme particulièrement dangereux pour les femmes occidentales.
Si les relents fémonationalistes occupent aujourd’hui une place croissante dans les sphères médiatiques et politiques, cette dynamique ne constitue pas un phénomène propre du 21e siècle.
Dès le début du 20e siècle, au lendemain de la Première Guerre mondiale, une vaste campagne de propagande émerge en Allemagne contre les troupes coloniales françaises, et plus particulièrement contre les soldats coloniaux engagés dans l’armée française. Connue sous le nom de « Honte noire», cette campagne se développe lorsque les puissances alliées, victorieuses de la Grande Guerre, imposent à l’Allemagne des réparations de guerre et occupent la Rhénanie, région stratégique pour ses mines de charbon, située à l’ouest du pays.

Entre 1919 et 1920, les autorités françaises déploient près de 95 000 soldats sur le Rhin, dont environ 20 000 issus des troupes coloniales : 7 490 originaires d’Afrique subsaharienne et 15 590 d’Afrique du Nord. Les premiers à entrer en Rhénanie sont les soldats nord-africains, dès décembre 1918. Ils sont suivis par les troupes malgaches en avril 1919, puis par les soldats subsahariens en mai de la même année, composés du 10e et 11e régiments de tirailleurs sénégalais.
La « Honte noire » désigne alors une vaste campagne de propagande diffamatoire dirigée contre les troupes coloniales françaises, spécifiquement l’autorité française. Celle-ci ne distingue d’ailleurs ni les soldats nord-africains, ni les tirailleurs africains, ni les troupes annamites [1], tous amalgamés dans un même imaginaire racial. Portée par une partie de l’opinion publique allemande, la campagne repose sur des accusations de violences sexuelles attribuées aux soldats coloniaux, présentés comme des êtres munis d’un « appétit sexuel démesuré » ou d’une « bestialité sexuelle » menaçant la sécurité des femmes, jeunes filles et enfants allemands.
![Emmanuelle GAILLARD, « Karikatur und Propaganda », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27/05/2026. URL : http://histoire-image.org/node/6784
© BPK, Berlin, Dist RMN - Grand Palais - Photographe inconnu
« Die Zivilisierung Europas ». Caricature tirée du journal « Kladderadatsch », n° 30, paru le 23 juillet 1916.
lieu de conservation : Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer Kulturbesitz (Berlin)
https://histoire-image.org/etudes/caricature-propagande Emmanuelle GAILLARD, « Karikatur und Propaganda », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27/05/2026. URL : http://histoire-image.org/node/6784
© BPK, Berlin, Dist RMN - Grand Palais - Photographe inconnu
« Die Zivilisierung Europas ». Caricature tirée du journal « Kladderadatsch », n° 30, paru le 23 juillet 1916.
lieu de conservation : Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer Kulturbesitz (Berlin)
https://histoire-image.org/etudes/caricature-propagande](https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!f1x7!,w_1456,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fb700ab26-db56-4800-8dc1-f823b07cf9a6_547x797.png)
La Honte Noire : une campagne qui construit l’altérité
La campagne de la « Honte noire » met en lumière le rapport ambigu que l’Allemagne entretient avec l’altérité raciale au lendemain de la Première Guerre mondiale. Elle naît à la fois d’une peur de l’Autre – alimentée par la différence raciale – et d’un mépris enraciné à travers l’imaginaire colonial. Les soldats africains y sont représentés à travers les stéréotypes hérités du colonialisme européen, appartenant à une prétendue « race inférieure ».
L’hostilité suscitée par cette campagne s’explique d’abord par ce qui est perçu comme une inversion de l’ordre racial « naturel ». Pour une partie de l’opinion allemande, l’humiliation réside dans le fait d’être surveillée et occupée par des soldats noirs. À cette humiliation symbolique s’ajoute une obsession autour de la supposée « bestialité sexuelle » des troupes coloniales. Derrière ces discours se dessinent plusieurs angoisses : la crainte des relations intimes entre femmes allemandes et soldats africains, mais aussi celle d’une prétendue « contamination » des corps féminins allemands par la syphilis ou d’autres maladies qualifiées de « pathologies contagieuses ».

Les soldats coloniaux deviennent alors l’ennemi fédérateur idéal, ralliant toutes les nations blanches autour d’un même ordre racial. La campagne oppose symboliquement une « humanité blanche » à une « humanité non blanche ». Les accusations de violences sexuelles et d’enlèvements de jeunes filles attribuées aux tirailleurs, largement relayées et amplifiées, nourrissent une indignation qui dépasse les frontières allemandes et trouve un écho à l’échelle européenne comme internationale.
Cette mobilisation prend des formes multiples : articles de presse, affiches, tracts, brochures, revues périodiques, caricatures, timbres de propagande, lettres privées, meetings de protestation, conférences, pièces de théâtre ou encore films sensationnalistes. La campagne est portée par des ligues de protestation mêlant organisations féminines, cercles religieux et acteurs médiatiques. À travers ces initiatives, il s’agit officiellement de susciter un élan de solidarité humanitaire en faveur des femmes allemandes. Pourtant, derrière cette rhétorique humaniste, le soutien international exprimé ne relève pas d’un véritable universalisme. Il traduit davantage une solidarité fondée sur l’idée d’une communauté blanche menacée, révélant ainsi la dimension raciale et raciste de cette mobilisation.

Les réalités derrière la campagne
La crainte exprimée par une partie de l’opinion allemande repose sur l’idée d’une proximité intime entre les femmes allemandes et les troupes coloniales. Cette peur ravive des angoisses plus profondes, inscrites dans une logique à la fois biologique et racialiste. Le discours récurrent sur les prétendus viols commis par les soldats coloniaux dissimule en réalité une inquiétude plus diffuse et irrationnelle : celle de relations consenties entre femmes allemandes et soldats africains. Or, ces rapprochements peuvent conduire à des unions durables, à des mariages, ainsi qu’à des naissances issues de relations interraciales. Pour les tenants de l’idéologie raciale, ces relations sont perçues comme une menace directe contre la « pureté » du sang allemand et contre l’intégrité la « race » allemande, dans un contexte où le métissage est présenté comme une forme de contamination.
Par ailleurs, les relations nouées entre femmes allemandes et troupes coloniales témoignent d’un franchissement des frontières raciales héritées de l’ordre colonial. Dans les sociétés impériales européennes, ces frontières avaient pour fonction de maintenir une hiérarchie stricte entre colonisateurs et colonisés. Dès lors, l’existence même de relations intimes entre femmes blanches et hommes colonisés remet en question plusieurs fondements de cet ordre : la domination de la masculinité blanche, la hiérarchie raciale ainsi que l’hégémonie européenne.

Dans le cadre colonial, les frontières raciales sont construites afin de séparer les populations blanches des populations non blanches, mais aussi de préserver la domination et l’autorité des puissances coloniales sur les peuples colonisés. Les femmes blanches occupent, dans cette logique, une place centrale : elles sont érigées en garantes de la reproduction de l’ordre racial dominant. À travers la maternité, elles participeraient symboliquement au maintien de l’idéal hégémonique blanc. Les naissances issues de relations interraciales apparaissent ainsi, aux yeux des idéologues racialistes, comme une remise en cause directe de l’ordre politique et social fondé sur la domination coloniale et la séparation des races.
L’étude de la campagne de la « Honte noire » dépasse le seul cadre de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. Elle éclaire plus largement les mécanismes par lesquels la peur raciale, la sexualisation des hommes non blancs et l’instrumentalisation du corps des femmes deviennent des outils politiques au service d’un ordre national et identitaire. Les représentations des soldats coloniaux comme figures de menace sexuelle révèlent déjà une logique discursive qui trouve encore aujourd’hui des résonances dans certains discours contemporains de l’extrême droite européenne.
À travers la mise en scène d’une prétendue protection des femmes blanches face à des hommes racialisés perçus comme dangereux, ces discours réactivent des imaginaires hérités du passé colonial. Cette rhétorique s’inscrit dans les discours « fémonationalistes » afin de légitimer des politiques raciales et sécuritaires. Sous couvert de défendre les femmes, ces discours construisent certaines populations masculines – immigrées, musulmanes ou africaines – comme intrinsèquement violentes ou incompatibles avec les valeurs occidentales.
Ainsi, l’analogie entre la campagne de la « Honte noire » et certaines rhétoriques actuelles invitent à interroger la persistance des imaginaires coloniaux dans les représentations contemporaines de l’altérité. Elles montrent comment la question du genre peut être mobilisée pour réaffirmer des frontières raciales, culturelles et nationales, dans un contexte marqué par la montée des nationalismes identitaires en Europe.
[1] Annamites désigne les habitants de l’Annam, région historique correspondant au centre du Vietnam
Le 13 juin 2026, de 14h à 1h, Komune Média, Histoires Crépues et La Fabrique des Soignants vous invitent à “Nous en France”, un festival entièrement dédié aux traces que l’héritage colonial laisse sur les corps.
Visuel de ©Maya Mihindou
Au programme : exposition, débat mouvant, lectures, DJ set, concert et bien d’autres encore !
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