“Berbère”, “Moyen-Orient”, “judéo-chrétien” : décolonisons notre langage
Les mots ne décrivent pas seulement le monde : ils racontent aussi les rapports de domination, les héritages historiques et les imaginaires collectifs.
✍️ Ayumi Thibaut, journaliste à Komune
La langue française s’est construite au fil des siècles, au rythme des périodes qui ont façonné l’histoire de la France. Parmi elles, plusieurs siècles d’expansion coloniale, du XVIe au XXe siècle, marqués aussi par l’esclavage et la domination de nombreux peuples et territoires à travers le monde.
Cette histoire a laissé des traces profondes dans notre manière de parler. Certains mots, apparus ou popularisés dans des contextes coloniaux, continuent encore aujourd’hui de véhiculer des représentations héritées de cette époque. Souvent sans qu’on en ait conscience, ils peuvent contribuer à diffuser des stéréotypes, hiérarchiser des cultures, ou stigmatiser des peuples, des religions et des régions du monde.
Faut-il pour autant bannir ces termes ? Le débat existe. Mais au-delà de la question de la censure, comprendre l’histoire des mots permet surtout de mieux saisir ce qu’ils racontent du monde et des rapports de pouvoir qui l’ont structuré.
Alors, sans prétendre imposer une manière de parler, nous vous proposons de revenir sur l’histoire de trois termes, pour vous laisser la possibilité, ensuite, de décoloniser votre langage.
Le terme “Berbère”: un héritage colonial
Vous avez sûrement vu le mot “Berbère” sur des enseignes de restaurants ou dans des vidéos. Mais saviez-vous que c’est un terme colonial ?
Le terme que privilégient aujourd’hui de nombreuses personnes concernées est “Amazigh”, qui signifie : “homme libre” ou “homme noble”. À l’opposé de “berbère”, dérivé du latin barbarus qui désigne “barbare”, donc “sauvage” ou “non civilisé”.
Les Imazighen (pluriel d’Amazigh) sont un peuple autochtone d’Afrique du Nord. Ils font partie des premières civilisations à s’être installées dans la région durant l’Antiquité. À l’origine, les Grecs et les Romains utilisaient les termes “Barbaroi” ou “Barbarus”, qui désignaient tout peuple qui ne comprenait pas leur langue, et qui ignorait leurs coutumes et leur civilisation. Mais par la suite, sa signification a évolué de manière plus péjorative.
L’appellation “Berbère” s’est vraiment imposée après les conquêtes arabes du VIIe siècle, avec le terme “barbar-s” en arabe. Les colons européens ont ensuite repris le terme en les appelant les “Berbères”, avec une connotation stigmatisante et négative. Et depuis, il est resté.

Malgré son usage (même chez les personnes concernées), beaucoup d’Imazighen le rejettent aujourd’hui. Ils militent pour qu’on les appelle Imazighen ou par les noms de leurs différents peuples : Kabyles, Chaouis, Rifiens, Touaregs ou encore Chleuhs, etc.
“Moyen-Orient” : une invention eurocentrée
Avec Gaza et l’Iran dans l’actualité, on entend partout “Moyen-Orient”. Ce terme, enseigné même à l’école, semble neutre… mais en réalité, il est complètement eurocentré.
Au XIX et XX siècles, partout dans le monde, les Européens ont étendu leurs empires coloniaux. Pour organiser le monde autour de l’Europe, ils ont décidé de découper l’Asie en trois grandes parties :
Le Proche-Orient (à l’Est de l’Europe)
Le Moyen-Orient (territoires sous influence britannique au-dessus de l’océan Indien)
L’Extrême-Orient (régions les plus éloignées de l’Europe)

On le voit clairement : ces termes se définissent par leur distance avec l’Europe. Au XXe siècle, pendant la Seconde Guerre mondiale, selon l’historien Henry Laurens, le “Moyen-Orient” change d’échelle : les Britanniques l’utilisent désormais militairement pour toute la Méditerranée orientale (Grèce-Yougoslavie) jusqu’à l’Inde, “absorbant” ainsi l’ancien Proche-Orient.
Après 1945, les États-Unis imposent cette vision et l’élargissent une nouvelle fois. Notamment, le Middle East Journal couvre une zone qui va désormais du Maroc (à l’Ouest de l’Afrique du Nord) jusqu’au Pakistan.
Le “Moyen-Orient” est une création occidentale qui prend l’Europe et l’Amérique comme points de référence, regroupant sous un même terme des pays aux cultures et aux politiques très différentes, souvent sans lien ni volonté de s’associer.
Aujourd’hui, des alternatives plus précises et plus neutres sont proposées pour désigner ces régions. On parle par exemple d’ “Asie de l’Est” plutôt que d’ “Extrême-Orient”, et d’ “Asie de l’Ouest” plutôt que de “Moyen-Orient”.
À une échelle plus large, l’acronyme “SWANA” (South West Asia and North Africa) s’impose également.
“Moyen-Orient” n’est donc pas un simple terme géographique : il reflète une manière de découper et de comprendre le monde, héritée d’un point de vue occidental.
“Judéo-chrétien” : invention du XIXe siècle
“La France est judéo-chrétienne”, affirment fréquemment les politiques sur les plateaux télévisés. Mais qu’est-ce que ça signifie réellement ?

Né au XIXe siècle, ce terme désigne à l’origine un lien historique entre judaïsme et christianisme : des textes sacrés communs, des valeurs proches, une histoire entremêlée. Mais c’est surtout au moment de la Seconde Guerre mondiale que le terme devient populaire, notamment aux États-Unis.
Après le génocide des Juifs d’Europe, on commence à parler d’un “Occident judéo-chrétien”, pour d’abord montrer une alliance face :
au nazisme
au fascisme
et au communisme soviétique.
Mais il existe une autre raison derrière celle-ci. Sophie Bessis, dans La civilisation judéo-chrétienne : Anatomie d’une imposture, dénonce une réécriture historique avec le terme “judéo-chrétien”.
Pendant près de 2000 ans, le christianisme a développé un antijudaïsme religieux. Dès l’Antiquité, les Juifs sont accusés d’être un “peuple déicide”, responsables de la mort de Jésus.
Les persécutions des Juifs en Europe s’intensifient de manière systématique à partir du haut Moyen Âge, particulièrement avec les croisades au XIe siècle.
Et après le Moyen Âge, elles persistent avec des expulsions massives, des pogroms récurrents et des discriminations institutionnelles.
Puis, au XIXe siècle, avec l’apparition d’un antisémitisme racial en Europe, les Juifs sont désormais considérés comme une “race inférieure” et continuent d’être persécutés.
Et ces violences culminent avec la Shoah durant la Seconde Guerre mondiale.
Parler aujourd’hui de “tradition commune” peut donner l’impression d’une harmonie… qui n’a pas toujours existé.
Autre point soulevé par Sophie Bessis : le terme “judéo-chrétien” sert aussi à exclure le troisième pilier du monothéisme : l’islam.

Après la Seconde Guerre mondiale, il a permis de rapprocher judaïsme et christianisme. Mais aujourd’hui, il est souvent repris dans un autre sens, notamment par la droite identitaire européenne. Toby Greene, historien britannique, explique que certains discours politiques parlent d’une “identité judéo-chrétienne” pour opposer l’Europe à l’islam, présenté comme l’ennemi.
On ne décrit plus seulement une histoire commune. On trace une frontière entre “nous” et “eux”.
Alors quand on entend “judéo-chrétien”, ce n’est pas un mot anodin : c’est une façon d’occulter le passé, de façonner le présent… et de décider qui en fait partie, ou non.
Au fond, interroger les mots que l’on utilise, ce n’est pas chercher à “parler parfaitement” ou effacer l’histoire. C’est plutôt comprendre d’où viennent certains termes, ce qu’ils ont servi à raconter et parfois à imposer. Car le langage façonne aussi notre manière de voir le monde et les autres.
Et cette liste est loin d’être exhaustive. Si d’autres mots, expressions ou formulations vous interrogent, n’hésitez pas à nous les partager : on continuera ensemble à explorer l’histoire cachée de notre vocabulaire ⬇️
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